Calot, laïcité, hygiène : quand le soupçon s’abat toujours sur les mêmes profils
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Infirmière depuis 2018 à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, Majdouline B. pensait exercer son métier dans un cadre professionnel fondé sur les compétences, l’expérience et le respect des règles internes. Son parcours va pourtant se transformer en épreuve disciplinaire longue de plus d’un an, marquée par des sanctions successives, jusqu’à un licenciement jugé disproportionné par la justice administrative.
Derrière le motif officiel, le port d’un calot hospitalier, cette affaire soulève une question plus large : celle d’un traitement différencié fondé sur l’apparence et l’origine, caractéristique d’un délit de faciès institutionnel.
Un usage toléré pendant des années, soudainement remis en cause
Depuis son embauche en 2018, Majdouline B. portait un calot en tissu pendant ses heures de service, sans remarque ni avertissement de sa hiérarchie. Ce n’est qu’à partir de décembre 2024 que les réprimandes ont commencé, alors même que ses compétences professionnelles n’ont jamais été contestées.
Dans un premier temps, la direction invoque la laïcité, soupçonnant le calot d’être un signe religieux.
Laïcité, puis hygiène, un glissement révélateur
Face à l’absence de fondement juridique clair, l’argumentaire change. La direction de l’AP-HP invoque désormais des considérations d’hygiène, demandant à l’infirmière de retirer son couvre-chef. Pourtant, le règlement intérieur de l’AP-HP n’interdit pas explicitement le port d’un calot en dehors des blocs opératoires.
La contradiction est manifeste : ce qui était toléré pendant plusieurs années devient soudain problématique, sans modification des règles, ni évolution des pratiques générales. Une logique à géométrie variable, souvent dénoncée par les soignantes concernées.
Une sanction jugée disproportionnée par la justice
Saisie en référé, la justice administrative suspend début janvier 2026 la décision de révocation et ordonne la réintégration de Majdouline B., estimant la sanction disproportionnée au regard de plusieurs éléments objectifs : son ancienneté, l’absence de reproche sur ses compétences, et le fait qu’elle ait longtemps porté ce couvre-chef sans incident.
Si le juge reconnaît que le refus répété d’obéir à un ordre hiérarchique peut constituer une faute justifiant une sanction disciplinaire, il souligne clairement l’excès de la mesure prise.
Malgré cette décision, l’AP-HP ne procédera pas à la réintégration immédiate. L’établissement prononce finalement une suspension de huit mois, confirmée fin janvier, suscitant l’indignation de la défense. L’avocat de l’infirmière, Me Lionel Crusoé, déplore une nouvelle exclusion déguisée, en contradiction avec l’esprit de la décision judiciaire.
Un phénomène qui dépasse un cas individuel
Le cas de Majdouline B. n’est pas isolé. À Marseille, Lyon ou Rennes, plusieurs soignantes d'origine maghrébine rapportent une véritable « chasse aux bonnets », marquée par des rappels à l’ordre incessants, des contrôles ciblés et des justifications changeantes.
Certaines dénoncent une hygiène invoquée de manière sélective, d’autres des règles floues, appliquées différemment selon le profil de la professionnelle. Une chirurgienne, Myriam, témoigne avoir elle aussi été rappelée à l’ordre, alors même que le port du calot est indispensable au bloc opératoire.
Le soupçon comme norme : un délit de faciès institutionnel ?
Dans ces affaires, un point revient systématiquement : le soupçon ne s’applique pas à tous de la même manière. Les mêmes pratiques, tolérées chez certaines soignantes, deviennent problématiques lorsqu’elles sont associées à des professionnelles perçues comme issues de l’immigration maghrébine.
Ce traitement différencié, fondé sur l’apparence ou l’origine supposée, correspond aux mécanismes bien connus du délit de faciès. Transposé au monde hospitalier, il fragilise non seulement les agentes concernées, mais aussi le principe d’égalité au sein du service public.
Une alerte pour l’hôpital public
L’affaire Majdouline B. interroge la capacité des institutions hospitalières à garantir un cadre professionnel neutre, équitable et respectueux. Lorsque des règles floues sont mobilisées de manière ciblée, ce n’est plus l’hygiène ni la laïcité qui sont en jeu, mais la légitimité même des décisions disciplinaires.
Au-delà du sort individuel de cette infirmière, c’est l’ensemble des pratiques managériales au sein de l’hôpital public qui se trouvent questionnées. Tant que ces situations continueront d’être traitées au cas par cas, sans remise à plat des mécanismes de suspicion, le sentiment d’injustice ne pourra que s’ancrer durablement.