8 mai 1945 : quand la France célébrait la liberté en Europe et massacrait les Algériens en Afrique
Le 8 mai 1945, tandis que la France célébrait la victoire contre le nazisme, des milliers d’Algériens étaient massacrés à Sétif, Guelma et Kherrata par les forces coloniales françaises. Retour sur l’un des épisodes les plus sanglants de l’histoire coloniale.
HISTOIRE


Le 8 mai 1945 demeure officiellement, dans la mémoire française et européenne, le symbole de la victoire contre le nazisme et de la fin de l’une des périodes les plus sombres du XXe siècle. Pourtant, au même instant, de l’autre côté de la Méditerranée, en Algérie colonisée, cette même date marque le début d’un massacre de masse perpétré par l’État français contre des milliers d’Algériens.
À Sétif, Guelma et Kherrata, des manifestations organisées à l’occasion de la victoire alliée tournent au bain de sang après qu’un jeune scout algérien, Bouzid Zaâl, ait brandi un drapeau algérien.
Quelques heures plus tard, une répression d’une violence extrême s’abat sur les populations civiles musulmanes. Pendant plusieurs semaines, jusqu’à la fin du mois de juin 1945, l’armée française, la police coloniale, des milices européennes et l’ensemble de l’appareil colonial mènent une campagne punitive à grande échelle contre les Algériens.
Le bilan reste encore aujourd’hui imprécis : entre 10 000 et 30 000 Algériens massacrés selon les estimations historiques. Derrière ces chiffres se cache une réalité longtemps occultée : alors même que la France prétendait libérer l’Europe de la barbarie nazi, elle reproduisait en Algérie des méthodes de répression collective rappelant les mêmes logiques qu’elle affirmait combattre.
Le paradoxe historique d’une République libératrice devenue puissance massacreuse
L’ironie tragique du 8 mai 1945 réside dans cette contradiction historique majeure : la France célébrait la chute du nazisme tout en appliquant dans sa colonie les mêmes mécanismes de domination raciale, de déshumanisation et de violence collective.
Depuis la colonisation de l’Algérie en 1830, le système colonial français reposait déjà sur une hiérarchie raciale institutionnalisée. Les Algériens musulmans vivaient sous le Code de l’indigénat, régime d’exception fondé sur l’humiliation, les discriminations juridiques et la répression permanente.
À titre d’exemple, l’écrasement de la révolte de Mokrani en 1871, en Kabylie, constitue l’un des épisodes les plus marquants de la résistance algérienne à la colonisation française depuis le début de la conquête d’Alger en 1830. Cette insurrection majeure, qui mobilisa près de 250 tribus, soit environ un tiers de la population algérienne de l’époque, éclata notamment dans le contexte de l’affaiblissement de la France après sa défaite face à la Prusse lors de la guerre de 1870. La répression menée par les autorités coloniales fut d’une extrême brutalité : confiscations massives de terres, aggravation de la paupérisation des populations indigènes et effondrement du royaume des Aït Abbas en Kabylie.
Les massacres du 8 mai 1945 ne surgissent donc pas comme un accident isolé, mais comme l’aboutissement d’une culture coloniale de violence profondément enracinée.
Les méthodes employées lors de la répression illustrent cette continuité : exécutions sommaires, bombardements de villages, arrestations massives, disparitions, fosses communes, lynchages organisés par des milices civiles européennes, punition collective de populations entières. L’aviation française bombarde des zones habitées non pas dans le cadre d’une guerre conventionnelle, mais contre des civils algériens considérés comme une menace globale à écraser.
Dans le regard colonial, l’Algérien n’était pas perçu comme un citoyen doté de droits, mais comme un élément interchangeable d’une masse indigène supposée dangereuse et inférieure.
Le parallèle historique devient alors particulièrement glaçant : au moment même où l’Europe découvrait l’horreur des crimes nazis et des politiques raciales exterminatrices, des milliers d’Algériens étaient massacrés au nom du maintien de l’ordre colonial français.
Les Algériens avaient pourtant contribué à la libération de la France
Cette tragédie est d’autant plus marquante que les Algériens avaient participé à la libération de la France durant la Seconde Guerre mondiale.
Des dizaines de milliers de soldats algériens, notamment les tirailleurs, combattent aux côtés des Alliés. Ils participent à la libération de Marseille, remontent jusqu’en Allemagne et versent leur sang pour vaincre le nazisme.
En échange de cet engagement, les autorités françaises avaient promis des réformes politiques et une amélioration du statut des musulmans algériens. Beaucoup espéraient alors une reconnaissance, davantage de droits ou une autonomie réelle.
Mais le 8 mai 1945 démontre brutalement les limites de ces promesses.
Le simple fait de brandir un drapeau algérien devient un acte considéré comme insupportable par les autorités françaises. L’idée même qu’une identité nationale algérienne puisse exister remet en cause le récit colonial selon lequel “l’Algérie était française”.
Une mémoire longtemps étouffée
Pendant des décennies, les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata restent marginalisés dans le récit national français. Aucun grand procès n’est organisé. Les responsabilités politiques et militaires ne sont pas réellement établies publiquement. Les archives demeurent difficilement accessibles et les victimes restent, pour beaucoup, anonymes.
Ce silence s’explique en partie par la difficulté pour la France d’affronter les contradictions de son propre récit historique. Reconnaître pleinement ces massacres reviendrait à admettre qu’une République se présentant comme porteuse des valeurs universelles de liberté et de droits humains a également pratiqué, dans son empire colonial, des formes de violence systémique d’une extrême brutalité.
Il faudra attendre les années 2000 pour que les autorités françaises commencent timidement à reconnaître la gravité de ces événements. Quelques déclarations officielles évoquent une “tragédie inexcusable”, mais aucune reconnaissance politique totale ni véritable travail de justice mémorielle n’a encore été engagé.
Le 8 mai 1945 : une fracture fondatrice dans la conscience algérienne
Pour de nombreux Algériens, le 8 mai 1945 constitue un tournant historique majeur.
Beaucoup comprennent alors que les revendications pacifiques ne suffiront jamais face à un pouvoir colonial prêt à employer une violence massive pour préserver sa domination.
Le général Duval, responsable de la répression, aurait déclaré après les massacres : « Je vous ai donné la paix pour dix ans ». Moins de dix ans plus tard, en 1954, débute la guerre d’indépendance algérienne.
Le 8 mai 1945 apparaît ainsi comme l’un des actes fondateurs de la conscience nationale algérienne contemporaine. Il symbolise non seulement la brutalité coloniale, mais également l’échec moral d’une puissance européenne qui, tout en prétendant combattre la barbarie en Europe, refusait aux Algériens les principes universels qu’elle revendiquait pour elle-même.
Regarder l’histoire en face
Commémorer les massacres du 8 mai 1945 ne revient pas à opposer les mémoires ou à nier les souffrances européennes de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit au contraire d’affirmer qu’aucune mémoire ne peut être complète si elle exclut les victimes du colonialisme.
L’histoire de France ne se résume ni à la Résistance ni à la Libération. Elle comprend également les réalités coloniales, les violences d’État et les massacres commis au nom de l’empire.
Reconnaître pleinement cette histoire est une nécessité politique, historique et morale. Car une société ne se grandit pas en dissimulant ses crimes, mais en acceptant de les regarder lucidement afin de transmettre une mémoire complète aux générations futures.
Le 8 mai 1945 restera ainsi une date à double visage : jour de liberté pour certains, jour de deuil et de sang pour d’autres. Une contradiction historique qui continue encore aujourd’hui de marquer profondément les relations entre la France et l’Algérie, ainsi que la mémoire collective des populations issues de cette histoire coloniale.

