« Sale bougnoule » : voici ce que les livreurs d’origine maghrébine subissent en France

Racisme, insultes et agressions : une enquête révèle le quotidien des livreurs d’origine maghrébine en France, confrontés à la discrimination et à une forte précarité dans le secteur de la livraison.

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5/1/20263 min read

« Eh l’Arabe, reviens ici ! », « Je ne prends pas le colis des mains d’un sale Arabe », « Blédard, casse-toi, vous cramez la France », « De toute façon, vous les Arabes, vous n’avez rien à faire ici, rentrez chez vous ! », « Les Arabes là, rentrez chez vous », « Sale bougnoule ».

Ces phrases ne sont pas des cas isolés. Elles constituent le quotidien rapporté par des livreurs, en grande partie d’origine maghrébine, dans une enquête approfondie menée par StreetPress.

Une première expérience marquée par la peur

Pour Idir, tout commence en 2020, en Alsace. À 20 ans, il débute comme livreur pour un sous-traitant d’Amazon. Une tournée bascule lorsqu’un client lui demande de déposer un colis dans une cour en escaladant un muret. À peine redescendu, un voisin surgit, une hache à la main :

« Eh l’Arabe, reviens ici ! »

Idir fuit en courant jusqu’à sa camionnette, « j’ai cru que j’allais y rester [...] Je m’en rappellerai toute ma vie » relate-t-il.

Depuis, une phrase circule entre collègues avant chaque tournée :

« À ce soir… j’espère »

Des humiliations répétées lors des livraisons

Dans les Hauts-de-Seine, Tahar, 23 ans, décrit une scène révélatrice. Après avoir attendu un client plus de 30 minutes ,un temps pendant lequel il aurait pu livrer une quinzaine de colis, celui-ci descend enfin.

En le voyant, il explose : « Blédard, casse-toi, vous cramez la France ». Puis refuse le colis : « Je ne prends pas le colis des mains d’un sale Arabe »

Le lendemain, ce même client se rend au dépôt pour récupérer son colis, tout en menaçant de porter plainte contre le livreur.

Samy, arrivé d’Algérie, vit une scène similaire dans les Yvelines : « De toute façon, vous les Arabes, vous n’avez rien à faire ici, rentrez chez vous ! »

Dans les Alpes-Maritimes, Omar fait face à un refus indirect : « Les Arabes là, rentrez chez vous »

Quand les insultes se transforment en agressions

Au-delà des paroles, certains témoignages décrivent des violences physiques.

Idir raconte une altercation en 2025 : une voisine l’accuse de vol, lui arrache ses clés professionnelles et hurle :

« Au voleur ! On est sur un lieu privé ! »

Elle le griffe, casse sa montre. Il doit abandonner la livraison.

Une charge mentale permanente

Avec le temps, ces situations créent une vigilance constante. Omar résume : « Tu ne sais jamais sur qui tu vas tomber »

Pour se protéger, certains filment systématiquement leurs interactions. D’autres demandent à changer de secteur pour éviter certains clients.

Tahar décrit cette pression invisible : « On doit toujours être sur nos gardes, être prêts à filmer pour avoir des preuves et se justifier »

Des conséquences économiques directes

Le racisme impacte aussi directement les revenus. Omar explique que certains clients exploitent les stéréotypes :

« Ils disent ne rien avoir reçu pour se faire rembourser… Ils jouent sur le stéréotype du livreur-voleur arabe »

Résultat : « Ça devient parole contre parole et souvent, notre parole vaut moins que la leur »

Dans certains cas, les pertes sont répercutées sur les livreurs : « Il y a deux mois, on m’a retiré 350 euros sur mon salaire »

À cela s’ajoute la pression des employeurs, si un colis n’est pas livré, les primes peuvent être supprimées, jusqu’à 300 euros.

Un silence généralisé dans le secteur

Malgré la fréquence des faits, peu de procédures sont engagées.

Idir explique : « On n’en parle pas parce qu’on n’est pas pris au sérieux. On nous dit d’oublier »

Ce silence est renforcé par la peur des représailles professionnelles. Un responsable associatif évoque « une omerta dans le milieu du transport ».

Un système de sous-traitance qui fragilise les livreurs

Selon les données disponibles, 90 % des chauffeurs-livreurs ne sont pas directement employés par les grandes entreprises.

Ce système dilue les responsabilités et accentue la précarité. Pour certains acteurs du secteur, la situation est claire, « les sous-traitants tentent de survivre en tirant sur le dernier levier : l’exploitation des livreurs, en grande partie ceux ayant des origines »

Épuisement physique et départs massifs

Les conditions de travail aggravent encore la situation. Idir évoque une augmentation brutale de la charge : jusqu’à 120 arrêts par jour, parfois sous la pluie, le vent ou la neige.

Conséquence : il développe une hernie discale et se retrouve en arrêt. Beaucoup finissent par quitter le secteur. Tahar tranche, « Je ne veux plus jamais refaire ce travail. Ça m’a dégoûté »

Omar confirme, « je ne supportais pas ce racisme constant ».

Un phénomène massif encore sous-estimé

Une étude récente indique que près de 60 % des livreurs déclarent avoir subi des discriminations. Pourtant, la situation des livreurs de colis reste peu documentée, malgré des témoignages convergents.

Une double réalité : racisme et exploitation

L’enquête de StreetPress met en évidence une réalité structurante, les livreurs d’origine maghrébine évoluent dans un système où se cumulent pression économique et racisme quotidien.

Deux dynamiques qui ne sont pas marginales, mais profondément ancrées dans le fonctionnement du secteur.